Les descriptions des symptômes des ‘maladies mentales’ font invariablement penser que, bien qu’étranges, les comportements décrits ne sont pas totalement étrangers à nos manières habituelles de nous comporter ; pour la plupart ces comportement ‘anormaux’ semblent être des formes exagérés de formes de comportement normales. La contention que les psychotiques et les névrotiques ne sont pas d’une nature différente aux personnes normales se fait jour une fois de plus ; on peut les considérer comme s’écartant d’avantage de la norme que les personnalités habituelles, mais pas comme ‘fous’ au sens péjoratif du terme, relié à l’idée médiévale de possession démoniaque. Il ne faut donc pas accepter que la ‘dynamique’ de la personne ‘malade’ soit d’une nature différente de celle d’une personne normale ; cette dynamique est simplement inadéquate aux adaptations requises par la situation de vie, c'est-à-dire quantitativement différente de celle d’une personne ‘saine’. Accepter cette perspective, c’est reconnaître cependant qu’elle repose sur la capacité à définir clairement ce que ‘normal’ signifie, car sans ce point de référence il est impossible de juger une personne comme déviante, anormale ou ‘malade’.
La question de ce qui est normal (ou sain) et de ce qui est anormal (ou malade) devient par conséquent un thème central du débat ; il a mené à des imbroglios théoriques assez peu glorieux :
Première approche : le pathologique est considéré caractérisé par des formes de comportement types. L’exemple assez spectaculaire de la forme que peuvent prendre paroles et actions dans le cas de la paranoïa est un cas idéal, car il existe généralement un stade à partir duquel la personne faisant un diagnostique se sent suffisamment confiant pour annoncer que le patient est anormal et ne peut réussir les adaptations aux situations courantes que les personnes ordinaires réussissent. Mais un examen attentif des formes que peuvent prendre de tels symptômes montre qu’en réalité que les personnes normales et anormales ont en fait des attitudes très proches, c'est-à-dire des tendances similaires à la suspicion, au retrait, à l’anxiété, aux peurs et à la désorganisation. Ceci a été interprété comme le fait que des sujets anormaux développent ces tendances de manière plus forte que les personnes normales. Nous serions donc tous ‘malades’, mais certains seraient plus malades que d’autres. Une santé ‘parfaite’ n’existe donc pas et le spécialiste se trouve habituellement confronté à une forte proportion de cas pour lesquels la symptomatologie mène à une classification douteuse. Définir l’anormalité en ces termes ne revient donc qu’à évader la question, qui réapparaît sous la forme : pourquoi certaines personnes ‘malades’ font une crise et d’autres pas ? Quelle est la différence entre une personne malade mais qui fonctionne normalement et une qui ‘fait une crise’ ? Cette approche ne fait que tourner autour du problème sans vraiment y faire face.
Seconde approche : la normalité est parfois reliée à une distribution statistique de caractéristiques mesurables. La plupart des traits mesurés sont supposés être répartis suivant une distribution normale ou au moins suivant une distribution à mode unique fort. Certains affirment même que la ‘quantité’ la plus fréquemment rencontrée d’un trait ou d’une caractéristique est la meilleure indication de qu’il est normal pour une personne d’avoir et que des écarts extrêmes de cette ‘quantité’ (dans un sens ou dans l’autre) caractérisent l’anormalité. Mis à part les doutes insolubles quant au caractère mesurable ou non des traits psychologiques et le problème qui consiste à savoir si toute mesure de trait psychologique n’est rien d’autre qu’une approximation grossière, il faut noter que cette perspective rend la personne extrêmement intelligente aussi anormale que la personne extrêmement inintelligente et le héro aussi anormal que le lâche. Ceci n’est défendable que si ‘anormal’ n’est pas identifié avec ‘pathologique’ car aucun élément ne vient étayer la suggestion que les personnes très intelligentes ou les personnes très inintelligentes soient ‘folles’ ; elles ne sont anormales que dans le sens où elles sont inhabituelles. De plus, de nombreuses manières normales de se conduire ont l’apparence de l’anormalité authentique, comme par exemple la conformité exacerbée à certaines modes adolescentes ou les extravagances de certaines religions. Par conséquent il est impossible de dire que ce qui est extrême est anormal ou que ce qui est modéré ou modal est normal. Il existe des occasions pour lesquelles adopter un comportement modal revient à se comporter au moins bizarrement et d’autres pour lesquelles adopter un comportement extrême est parfaitement approprié aux circonstances. Il suffit de songer aux attitudes qu’il est bon d’adopter un 31 décembre au soir ou au cours d’un enterrement pour illustrer ce point.
Troisième approche : une autre façon de considérer la normalité est au travers du relativisme culturel. Dans certaines sociétés, être un chasseur des têtes est considéré comme normal, pas dans le sens où tout le monde s’adonne à cette activité, mais dans le sens où cette activité est approuvée, peut-être même comme étant idéale ; dans d’autres sociétés, cette activité est condamnée. L’Histoire est riche des noms des personnes qui se sont opposées aux valeurs de la société à laquelle elles appartenaient et de larges pans de notre développement social est imputable à la forme extrême que leurs protestations ont pu prendre – par exemple, la lutte pour l’abolition de l’esclavage. Les opposants l’Abbé Grégoire ont pu le considérer comme fou ou névrotique lorsqu’il a commencé à faire campagne contre l’esclavage, mais il n’est pas possible d’accepter ces affirmations comme valides à moins d’être prêt à dire que lui et tous ses amis ont transformé la société en une société névrotique. Le cas inverse est également possible : l’homme dont les actions apparaissent mauvaises mais qui sont approuvées socialement, au moins au sein de son groupe, comme par exemple les responsable Nazis qui furent jugés à Nuremberg. En général, ces hommes sont considérés comme mauvais mais pas comme fous car il est impossible de maintenir qu’une personne qui suit l’appel d’une société est folle, même si cette société est considérée elle-même anormale ou déficiente moralement.
Quatrième approche : voici finalement une quatrième suggestion de la normalité, qui repose sur le critère fixé par la loi. Pour être normaux (sains), les personnes doivent être des directeurs compétents de leurs propres activités suivant leur lieu et époque. Leurs actions doivent être interprétables comme étant des activités ayant des objectifs dans les limites d’une structure de valeurs et dont les principales caractéristiques sont au moins acceptables socialement. Ceci permet de devenir anormal de deux manières :
1) On peut tout d’abord entretenir un ensemble de valeurs qui ne s’accordent pas avec celles approuvées par sa propre culture. On peut ne pas accepter la hiérarchie des objectifs ou les moyens institutionnalisés de les atteindre. Par exemple, si l’on commet un meurtre afin de faire un héritage, c’est que l’on attribue à l’acquisition une place trop élevée dans hiérarchie des valeurs et que l’on sort des moyens acceptés socialement pour acquérir des biens matériels. On est dont par définition un criminel. De la même manière, si l’on s’oppose à quelque caractéristique de la hiérarchie de valeur et que l’on essaye de persuader les autres de la validité de son propre point de vue, on devient alors un réformateur.
2) On peut également s’opposer profondément à la structure des valeurs sociales sans être capable de modifier cette situation suivant les deux manières évoquées ci-dessus. Par exemple, on peut ne pas être d’accord avec une société qui requiert que l’on consacre une large partie de son temps à travailler. On ne peut pas s’attendre à pouvoir réformer la société afin d’éliminer cette obligation et l’on peut aussi refuser de ressortir au crime afin de gagner sa vie. La scène semble donc être prête pour le développement de réactions névrotiques : les objectifs que la société autorise (ou même oblige) à poursuivre ne sont pas acceptables par la personne et ceux que l’on voudrait poursuivre activement ne sont pas perçus comme possibles. Tous les degrés de comportement jugés insupportables par la société ou la personne elle-même semblent être accompagnés par ce désaccord entre la personne et la société au sujet des objectifs qu’une personne devrait poursuivre et il est possible que cela soit la détermination de la personne à inventer et articuler sa propre structure de valeurs (son individualité) qui crée ce désaccord. Ces comportements asociaux ou au moins atypiques semblent être caractéristiques de ceux qui n’acceptent pas les objectifs sociaux standards et ils sont donc plus fréquemment rencontrés parmi les couches aisées de la société, les universitaires, les artistes et l’intelligentsia. Il est par conséquent difficile de faire la distinction entre l’excentricité, la bizarrerie et la névrose et les mêmes groupes de personnes sont d’ailleurs sujets aux unes et aux autres.
(d’après R. Spillane)
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