Mercredi 13 février 2008

Les ‘maladies mentales’ sont une fiction et leur mise en avant systématique pour expliquer ou justifier des comportements déviants est en train de devenir le symptôme distinctif de notre époque. Espérons que la raison finisse par l’emporter, sinon dans quelques décades les notions de ‘bien’ et de ‘mal’ et de ‘bon’ et de ‘mauvais’ seront remplacées par celles de ‘sain’ et de ‘malade’ ; nous serons alors rentrés de plein pied dans un univers digne de celui de 1984 de George Orwell ou de Brave New World (Le Meilleur des Monde suivant la traduction française) d’Aldous Huxley. Mais peut-être sommes-nous y déjà ; les malades mentaux ont remplacé les sorcières et les hérétiques d’autrefois, avec la complicité intéressée de l’industrie pharmaceutique.

Tout diagnostic de ‘maladie mentale’ est indéniablement établi sur des bases comportementales par comparaison à une norme sociale ; en d’autres termes, ce diagnostic est établi en des termes moraux. Le traitement le plus courant consiste en la prise de médicaments, mais les chocs électriques voire l’intervention chirurgicale (lobotomie) ne sont pas exclus, c'est-à-dire que la réponse au problème moral se fait en des termes médicaux, donc scientifiques.

La science a besoin de la morale pour guider ses recherches et son développement. La morale, qui est un ensemble de jugements de valeurs, doit prendre en compte les avancées de la science pour justement continuer à fournir des recommandations pertinentes. Mais une approche scientifique ne peut pas constituer une réponse à un problème moral puisqu’une investigation scientifique se veut empirique et par conséquent amorale, pas plus qu’une approche morale ne peut satisfaire des interrogations scientifiques. Lorsqu’on essaye de répondre à des questions scientifiques par des réponses morales, on arrive toujours à des absurdités (par exemple : ‘la Terre est au centre de l’univers puisque l’homme est la plus noble créature’ ou encore ‘l’homme ne peut pas descendre du singe puisque celui-ci est un animal dénué d’âme’).

Les domaines de la science et de la morale sont par conséquent totalement différents bien que complémentaires pour certains aspects. Mais il est absurde et de fait impossible de vouloir répondre à une question de l’un en des termes de l’autre. C’est pourtant exactement ceci que le DSM (‘Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders’, répertoire des ‘maladies mentales’ éditée par l’American Psychiatric Association et bible de la profession) essaye de faire. C’est une approche vouée à l’échec car illogique par construction. Ceux qui la pratiquent, en grande majorité sans aucun doute de bonne foi mais pour certains probablement ‘à l’insu de leur plein gré’, sont victimes d’une confusion conceptuelle profonde.

Le DSM est peut être la manifestation formelle la plus visible de la contradiction fondamentale évoquée ci-dessus ; ce n’est qu’un livre bien sûr, mais ses conséquences sont elles bien réelles. Exemple : l’homosexualité, considérée jusqu’en 1976 comme une ‘maladie mentale’ a été exclue du DSM après un vote des membres de l’APA réunis en congrès à San Francisco ! Si le congrès avait eu lieu à Salt Lake City ou autre ville ultraconservatrice des États-Unis, les homosexuels seraient peut-être toujours considérés comme des ‘malades’ à ‘guérir’ grâce à des tranquillisants ou autres psychotropes. Aucune condition organique établie à partir de signes n’a jamais été rayée de la liste des pathologies et il est assez stupéfiant de constater que la liste des ‘maladies mentales’ soit à ce point élastique sans que grand monde ne s’en émeuve vraiment.

Considérer l’homosexualité comme une maladie ne peut en fait que qu’aggraver la souffrance existentielle que les homosexuels peuvent ressentir au vu de l’ostracisme dont ils sont encore victimes dans certains milieux. C’est la société et l’image que celle-ci renvoie qui fait souffrir les personnes dont le comportement diffère de la norme – rien dans leur corps ne les fait physiquement souffrir – et les considérer comme ‘malades’ ne fait que renforcer leur statut de personnes à part et affaiblit la possibilité qu’ils puissent surmonter leurs difficultés. Cet argument a été établi de manière indiscutable dans une série d’articles de John Read (Auckland University) dont je ne peux que recommander la lecture.

Le DSM version IV-TR fait près de 1000 pages et la cinquième édition, promise pour 2011, en fera paraît-il encore plus. Et pourtant nous sommes tous déjà dans la version IV-TR, nous-mêmes, nos amis, nos voisins, nos parents et nos enfants y compris. Mauvaise notes à l’école ou insolence envers son professeur : ‘academic disorder’ ; manger trop : ‘eating disorder’ ; se réveiller la nuit à propos d’un événement important à venir : ‘sleeping disorder’ ; écrire ce texte, le troisième consacré au même sujet : ‘obsessive-compulsive disorder’ ; être parfois perdu dans ses pensées : ‘thinking disorder’ ; enfant difficile : bon sang mais c’est bien sûr, ADHD ! La liste des ‘maladies’ ne s’est visiblement arrêtée qu’avec l’imagination de ceux qui l’ont rédigée. Comment ne pas voir que tout ceci est langage de contrôle au service d’une idéologie qui tend à transformer ce qui est moralement ‘mauvais’ en une ‘maladie’ ? Si cette tendance se poursuit, bientôt nous n’aurons plus jamais tort : nous serons plus simplement ‘malades’, probablement atteints de schizophrénie, en attente d’un traitement. Comme les anciens dissidents de l’ex-URSS…

Certains répondent que la version IV-TR du DSM est sans doute allée un peu trop loin et ne reflète que l’état temporaire de la recherche psychiatrique. Mais dans ce cas pourquoi la version V à venir contiendrait-elle encore plus de ‘maladies’ ? Pourquoi personne ne semble capable d’arrêter la machine infernale ? Réponse : parce que la contradiction de fond est toujours présente et est appuyée par de puissants intérêts financiers qui n’ont rien de compassionnels. La machine infernale est aussi une planche à billets ! Pour chaque ‘maladie’, une molécule (souvent les mêmes, d’ailleurs), pour chaque ‘patient’, une prescription !

Personne ne nie l’existence de maladies affectant le système nerveux (Alzheimer, Parkinson, syphilis, sclérose en plaques, etc.) et ayant des conséquences tragiques sur l’intellect et le comportement de ceux qui en souffrent. Ces maladies ne sont cependant pas des ‘maladies mentales’ au sens strict. Ce sont des maladies organiques (pléonasme) ‘classiques’, diagnostiqués via des signes et qui relèvent des spécialités médicales concernées (neurologie pour les deux premières sauf erreur). Il n’y a rien de moral dans l’observation de la dégradation du système nerveux d’une personne atteinte d’Alzheimer : il s’agit d’un trouble physiologique, matériel, identifiable que l’on soit chrétien ou musulman, japonais ou américain, et la solution est recherchée en des termes tout autant matériels.

Il est effectivement possible que certaines personnes présentant un comportement ne leur permettant pas de se socialiser correctement soit atteintes d’une affection encore inconnue (c’est à dire non répertoriée) de leur système nerveux mais qui pourrait, pourquoi pas, être diagnostiquée via un déséquilibre de sérotonine ou de n’importe quelle autre substance. Ces déséquilibres physiologiques, si avérés, pourront également, en théorie, être contrôlés par des moyens matériels, médicaments ou autres. Aucun problème ici, en principe, mais attention : ce ne seront pas des ‘maladies mentales’, mais des maladies du cerveau (par exemple) et ne trouveront pas, en bonne logique, leur place dans le DSM.

Aucun médecin qui se respecte ne donnerait un médicament contre le virus HIV à une personne sans avoir auparavant établi formellement qu’elle en était bien infectée. Idem pour le cancer du foie, la tuberculose, une angine, etc. Chaque prescription se fait avec un certain luxe de précautions, vu les effets secondaires possibles des molécules prescrites, sur la base de signes dont l’existence ne dépend pas de critères moraux et dont l’évaluation du traitement ne dépend pas non plus de critères moraux. Mais pourquoi prescrire un psychotrope, substance puissante aux effets secondaires potentiels irréversibles (dyskinésie tardive par ex.) à une personne, en l’absence totale de signes, uniquement parce que son comportement lui rend la vie difficile, sans parler de celle de ceux qui l’entourent ? Et comment juger du résultat ou du succès du traitement ? Parce que la personne est plus calme ? Son comportement plus acceptable ? Mais dans quelles conditions, exactement ? Sur un terrain de rugby (où pourtant il faut être agressif) ? A l’école ou devant la télévision, drogué jusqu’aux yeux, assommé de tranquillisants ?

Il n’est pas question ici de nier la souffrance existentielle de ceux qui ne parviennent pas à trouver leur place dans la société, n’obtiennent pas de récompenses en échange de leur socialisation ou qui ne profitent pas des bonheurs qu’une vie doit normalement apporter. Mais pour vraiment aider ces personnes, encore faut-il poser leur problème dans de bons termes. À problème physiologique, réponse physiologique (médicale, scientifique) ; à problème existentiel (et donc moral), réponse existentielle (morale).

Ce texte n’est pas un manifeste contre la psychiatrie ; il faut aider les gens dont le comportement est contraire à une vie sociale harmonieuse et les psychiatres, dont la compassion ne fait aucun doute, sont sans doute parmi les mieux placés pour répondre à ce défi. Ce texte est une exhortation à repenser la psychiatrie en des termes existentiels, plus à mêmes de répondre aux difficultés existentielles des ‘patients’.

Par jean etienne joullié - Publié dans : Textes en français - Communauté : La commune des philosophes
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