Les sociétés attribuent au concept de personnalité une importance plus ou moins grande. Certaines cultures ne se contentent pas de réifier la source supposée de nos actions, mais la déclarent être d’une valeur suprême et en font un pivot de la moralité publique. Considérer un être humain comme une personnalité est une option morale cependant et quelques cultures ne mettent que peu d’emphase sur la notion de personnalité. Certaines, comme la culture japonaise traditionnelle, approuvent l’autodestruction des personnalités qui échouent à atteindre les standards dictés par le groupe. D’autres, comme les sectes islamiques fondamentalistes, considèrent le sacrifice de la personnalité pour la défense de la foi comme étant la forme d’action la plus morale qui soit. On peut être certain qu’une exploration rigoureuse de ce thème révélerait que tous les systèmes éthiques imaginables peuvent être reliés directement à une vue particulière de la relation personnalité – société.
Plus la société accorde d’importance à la personnalité, plus on peut s’attendre à découvrir une base ontologique à cette notion ; dans une telle société, les modèles de la personnalité
seront pris plus au sérieux et il est plus probable que l’acceptation d’un modèle dépende de sa compatibilité avec le système moral et éthique de la société. Toute psychologie qui vise à décrire
la nature des personnes (comme par exemple les recherches sur les ‘traits de personnalité’) sera presque certainement et dès le départ l’esclave d’une moralité telle que validée par la société.
Les ‘faits’ mis à jour par une telle psychologie ne seront pas des faits scientifiques au sens habituel, mais des faits contingents à des biais moraux des individus étudiés et à la société qui
les a socialisés. Il en va de même pour les sociologies qui se préoccupent des activités des personnes ; elles deviennent rapidement des études de moralité et transforment souvent et malgré
eux ceux qui les pratiquent en moralistes. Toute étude de la personne en action est prisonnière de jugements de valeur et ne peut donc prétendre au statut de science. Il est cependant évident que
le processus de socialisation inculque aux individus des croyances concernant les responsabilités de leurs propres actions mais que ceci n’a aucun sens si on refuse aux individus leur
indépendance et leur capacité à choisir entre plusieurs actions possibles ; il est également clair que les constructivistes sociaux sont dans une excellente position pour affirmer que la
croyance en cette liberté de choix d’action est injectée dans l’esprit des gens par la société elle-même, ou qu’au moins elle en fait activement la promotion.
Rentrer dans le débat de l’existence ou de la non-existence de la personnalité est affaire de choix, bien que le plus souvent ce choix ne soit pas visible. Pour les managers, la réalité de la
personnalité semble être une question importante. Si l’on examine cette question avec des lunettes scientifiques cependant, on s’aperçoit que l’affirmation ‘la personnalité existe’ est
équivalente à ‘je suis à l’origine de l’action.’ Ceci peut être considéré comme ayant la force d’un axiome, c'est-à-dire d’une proposition que l’on n’a pas l’intention de tester ou de démontrer
mais que l’on prend comme base de départ n’ayant pas de besoin d’explication et encore moins de remise en cause. Les axiomes constituent une plateforme à partir de laquelle on peut raisonner,
formuler des hypothèses et des déductions mais la direction de ces déductions est telle qu’elle exclu toute forme d’explication du point de départ axiomatique. En d’autres termes, supposer
l’existence de la personnalité, c’est déclarer que l’on s’intéresse aux résultats des actions en considérant leur origine comme connue.
C’est pourquoi la notion de personnalité est si importante pour les managers. La loi, le gouvernement, nos amis, nos ennemis et tous ceux avec lesquels nous sommes en contact sont
particulièrement intéressés par les résultats de nos actions, mais peu s’intéressent aux causes physiques pouvant affecter notre comportement.
Les psychologues déclarent par contre vouloir découvrir les causes du comportement, mais ici le terme ‘comportement’ n’implique pas la volonté de direction de la part de la personne (au contraire
du mot ‘action’) et ‘cause’ signifie simplement ‘produisant un effet’. Il semble bien ne pas exister d’argument convaincant contre le réductionnisme et le matérialisme pour ceux qui adoptent
cette approche. On est pourtant en droit de considérer que les causes du comportement se trouvent nécessairement dans les opérations du système nerveux puisque celui-ci est le medium au travers
duquel se crée la réaction de l’organisme à ce qu’il rencontre dans l’environnement physique.
Considérer l’existence de la personnalité comme un axiome que l’on accepte ou que l’on rejette fournit par conséquent un révélateur très utile de ses propres préoccupations. Si l’on ne peut
rejeter la notion de personnalité, cela signifie que l’on ne peut pas accepter la psychologie telle que définie scientifiquement, mais que l’on s’intéresse aux résultats des actions et de leurs
innombrables conséquences sur les interactions sociales et plus généralement sur la qualité de la vie sociale. On est dans ce cas un psychologue social ou quelque chose s’en
rapprochant.
Mais si, au contraire, on refuse l’existence de la personnalité, alors la question ‘quelle est la cause du comportement ?’ se pose inévitablement et on se retrouve sur un chemin radicalement
différent. Ce chemin amène, au travers du labyrinthe de la neurophysiologie, vers la pratique d’interventions via des moyens physiques (comme les médicaments ou la chirurgie) visant à corriger
les conditions physiques causant le comportement considéré comme anormal. Ce chemin a tous les atours d’une spécialité médicale ; il débouche vers un territoire délimité depuis longtemps par
la profession médicale et connu sous le nom de ‘psychiatrie’.
Les constructivistes sociaux se sont débarrassés d’une erreur de conception handicapante : ils ne voient plus le ‘moule social’ de la socialisation comme capable de produire uniquement des
‘marionnettes sociales’. La démonstration que la socialisation peut contribuer à la ‘construction’ d’individus capables de se diriger par eux-mêmes, de choisir, de planifier et de réaliser des
actions qui revêtent pour eux une signification subjective est cohérente avec certains faits évidents de la société. La loi se base en effet sur l’hypothèse que les individus sont responsables
des résultats de leurs actes dans la mesure où ils pouvaient raisonnablement les prévoir et tant qu’ils n’ont pas agi sous la contrainte. Les sanctions sociales, positives et négatives, sont
appliquées aux personnes en faisant l’hypothèse que leur choix d’action en sera influencé. En général, cette hypothèse est validée. Les interactions sociales sont construites sur l’hypothèse que
l’action provient de la personne, que ces actions se conforment ou pas aux règles sociales.
L’admission de la notion d’acteur autodéterminé a des répercutions au-delà de la psychologie sociale. La croyance que la psychologie sociale a besoin d’un modèle de la personne qui prenne en
compte les faits de déviance ou de non-conformité cesse d’avoir du poids : le seul modèle dont elle a besoin pour expliquer ces phénomènes est celui de la personne capable de réfléchir sur
elle-même et de choisir de se conformer ou pas aux normes sociales. Autrement dit, la psychologie sociale est revenue à son point de départ : ses explications de ce que font les personnes
peuvent être formulées en termes rationnels et de bon sens. Ces formes d’explications sont largement utilisées par le non-spécialiste, mais elles ne sont que de portée limitée d’un point de vue
scientifique. Ce point de vue est fortement soutenu par Rom Harré (1993), qui cherche à découvrir, de la bouche des personnes qui réalisent des actions, leurs raisons pour le faire. Ces raisons
sont inévitablement connectées aux circonstances dans lesquelles ces personnes se trouvent et ces circonstances sont en majorité de nature ou d’origine sociale. Nous sommes ainsi revenus à la
position de départ qui affirmait que la perception des individus de leur environnement social génère les raisons qui ont mené ces individus à préférer une action plutôt qu’une autre. Pour que
l’explication ne reste pas incomplète, nous avons toujours besoin de pouvoir expliquer comment ces circonstances sont apparues en premier lieu : nous avons toujours besoin des faits sociaux
et surtout d’une manière d’expliquer le changement social.
La tentation est forte de voir les activités de personnes indépendantes, particulièrement les activités non-conformistes, comme directement responsables du changement social. Mais les résultats à
long terme d’une action d’une personne ou d’un groupe ne sont pas faciles à prévoir. Même si les individus forment leurs actions de manière à générer les résultats qu’ils envisagent, leurs
perspectives sont limitées. Leurs activités affecteront les circonstances d’autres personnes et par conséquent les raisons d’agir de celles-ci et le résultat social final de l’action d’un
individu ne peut pas être prévu à partir des objectifs recherchés. Une action non-conformiste peut par exemple aboutir au renforcement ou à la défense de la société telle qu’elle existait avant
cette action ; à l’opposé, des actions qui appartenaient à la gamme du comportement conventionnel peuvent, en interagissant avec des activités d’autres personnes, produire des changements
sociaux qui ne pouvaient être prévus à partir des objectifs qui étaient recherchés au départ.
En résumé, si la société est composée de personnes se dirigeant d’elles-mêmes et agissant avec des intentions, l’explication du changement social ne pourra se faire qu’a posteriori tant que les
psychologues sociaux n’auront pas produit un cadre scientifique englobant les objectifs et intentions des individus autonomes et permettant de les expliquer.
Par ailleurs, l’acceptation de l’existence de la personnalité par les psychologues sociaux semble forcer les psychologues à produire un modèle de la personne qui prenne en compte également ce
concept et il est en effet possible de formuler un modèle théorique formel permettant l’intentionnalité. L’affirmation de Skinner suivant laquelle un modèle scientifique de l’individu autonome
est impossible à produire semble pourtant invulnérable, car un tel modèle doit nécessairement inclure des déductions concernant la cognition, les intentions et autres constructions
intellectuelles similaires dont l’existence ne peut être établie indépendamment de l’observation du comportement. On ne peut même pas supposer qu’une analyse du système neurophysiologique puisse
un jour permettre de découvrir des processus qui pourront être identifiés comme étant les mêmes que ceux que nous inférons lorsque nous analysons intellectuellement notre propre comportement ou
celui des autres.
La psychologie peut choisir de rechercher les causes du comportement dans des événements neurophysiologiques. Cette entreprise se veut ostensiblement déconnectée de tout model préconçu de l’être
humain puisque elle est essentiellement empirique : elle cherche à établir des relations causales simples entre des événements neurophysiologiques et des événements externes. Mais puisque,
tout comme la psychiatrie, elle vise également l’intervention, elle fait face au problème de devoir définir les critères délimitant la gamme de fonctionnement neurophysiologique normal. Les
standards sociaux pour établir de tels critères reposent sur la contention que les individus doivent être des directeurs raisonnablement adéquats de leurs propres actions (dans les circonstances
et cadres temporels qui sont les leurs) et il reste à voir si la neurophysiologie devra faire appel à ce genre de critères ou si elle peut établir d’elle-même des critères indépendants du
fonctionnement neural normal.
(d'après R. Spillane)
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