Samedi 22 décembre 2007

L’existentialisme est un mouvement moderne qui peut être compris comme une tentative de réaffirmer l’existence de l‘individu contre un ensemble de convictions intellectuelles qui menacent de l’enfermer dans l’ordre social. Soren Kierkegaard, un luthérien danois du 19ième siècle, en est considéré comme le fondateur. Les autres auteurs connus qui ont continué à porter les thèmes de l’existentialisme jusqu’à aujourd’hui sont Karl Jaspers, Martin Heidegger, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Albert Camus.


L’existentialisme n’est pas une philosophie systématique mais il a survécu au travers des écrits individualistes d’un certain nombre de penseurs unis dans leur opposition à une approche systématique de la nature humaine. Les existentialistes écrivent pour remettre l’emphase, à leur façon, sur la différence entre la pensée scientifique et la pensée philosophique, entre la description formelle des relations sociales et le fait d’être en relation, entre la relation avec quelqu’un considéré comme un objet et la ‘relation authentique’ entre des personnes prises comme des sujets. Ils rejettent la notion de personnalité structurée comme un piège psychologique qui noie l’individualité dans des structures biologiques et sociales. Ils expriment également de fortes réserves à l’encontre de la distinction entre sujet et objet : alors que la psychologie vise à une vue objective des individus comme idéal scientifique, les existentialistes considèrent cette distinction non seulement comme une idée relativement facile à adopter et exploiter (voir par exemple le roman de Kierkegaard Le journal du séducteur), mais aussi comme éloignant de l’idéal moral qu’est l’appréciation intersubjective ou empathie. Les existentialistes renvoient encore et toujours aux expériences humaines comme l’amour pour nous persuader que, quoique nous sommes, nous ne sommes pas représentés correctement par des modèles mécaniques ; ils encouragent chacun d’entre nous à développer sa propre théorie de l’existence personnelle aussi longtemps qu’est permise la plus grande variété de théories.


Les existentialistes comme Jean-Paul Sartre considèrent les individus comme étant toujours capables de choix. À ceux qui feraient remarquer que ceci n’est pas réaliste et que nos choix sont souvent limités, les existentialistes répondent que cette opinion est en fait une illusion trouvant son origine dans notre encapsulation au sein d’une perspective de la réalité validée socialement et soutenue par notre propre désir d’être encapsulé, de voir nos personnalités validées socialement. À ceux qui objecteraient qu’une volonté totalement libre rend les individus entièrement responsables d’eux-mêmes, sans aucun support extérieur, les existentialistes rétorquent que de toutes manières ces supports extérieurs sont illusoires et handicapants, puisque non seulement ils nourrissent l’illusion que l’homme serait une espèce ayant une valeur extérieure à elle-même, mais également autorise l’existence d’une catégorie élastique d’événements que l’homme ne contrôlerait pas, y compris au sein de son propre comportement. Se débarrasser de ces supports extérieurs signifie que nous ne pouvons plus attribuer nos décisions à des forces en dehors de nous-mêmes. Chacun d’entre nous doit faire face au néant pour apprendre à faire face à nous-mêmes et à nos problèmes. À chaque fois que nous succombons au cliché qui est de croire que nous n’avons pas le choix, la solution est d’élever notre niveau de conscience jusqu’à ce que nous reconnaissions que nous avons en fait le choix. De manière assez étonnante et presque paradoxale, ‘élever son niveau de conscience’ est le but implicite de la thérapie freudienne (amener à la conscience le matériel qui était auparavant inconscient) et par conséquent, un rapprochement entre la psychanalyse et l’existentialisme est possible.


L’existentialisme se présente comme l’antithèse des conditions psychosociales qui se sont développées dans les sociétés industrielles modernes sur la base de l’éthique protestante. Il met à jour très clairement le cheminement qui, à partir d’hypothèses de base concernant la nature humaine a abouti à des exhortations morales envers le comportement et en cela l’existentialisme est nettement plus révélateur que ne pouvait l’être la morale protestante. En contraste de celle-ci cependant, l’existentialisme est farouchement antimatérialiste et ne propose aucune prescription quant aux conditions matérielles de l’existence. Il révèle que la personne est un concept hautement abstrait, peut-être même l’abstraction ultime, car il est absolument impossible d’en parler en termes matériels.


L’existentialisme est donc une collection de philosophies trouvant leur origine de la doctrine suivant laquelle les être humains ne sont essentiellement rien car sans forme, totalement seuls au monde et devant se créer eux-mêmes. Pour les existentialistes, l’autorité ne peut être rien d’autre qu’un abus de confiance, mais dont ils ne peuvent se passer s’ils veulent agir en étant justifiés pour le faire, voire même agir tout simplement. Le choix est donc entre le meilleur abus de confiance possible que l’on puisse trouver ou aucune forme psychologie du tout – le vide ou le chaos. Ceci correspond bien à un certain nombre de phénomènes psychologiques observables : la peur de la liberté, le soulagement ressenti lorsque l’on adopte une foi religieuse ainsi que la croyance postmoderne que l’abandon de son individualité est une condition nécessaire pour se délivrer de l’illusion suivant laquelle nous serions autonomes dans un monde fait de discours mensongers.


L’existentialisme nous force à reconnaître que nos jugements moraux préférés et leurs points de vue opposés sont profondément semblables dans le sens où ils ne sont que des choix illogiques et qu’il n’existe aucune manière de les justifier comme bases logiques à partir desquelles on peut construire des règles générales ou d’autorité supra-personnelles. La démocratie, souvent présentée par les psychologues comme l’antithèse de l’autoritarisme, devient elle-même de ce point de vue autoritaire car le principe suivant lequel la volonté de la majorité doit prévaloir sur celle de la minorité contient une part d’arbitraire.


Les implications de ces idées pour la psychologie du management sont importantes, car elles signifient que le choix est entre une forme d’autorité et quelque chose comme l’existentialisme (en admettant que l’existentialisme ne repose pas lui-même sur une base autoritaire), au mieux un individualisme extrême qui exclurait toute psychologie de lois générales. Lorsque les psychologues découvrent que beaucoup de managers ont des tendances autoritaires, ils ne font que découvrir une évidence : toute forme d’action sociale et d’ordre psychologique serait impossible s’il n’existait pas une volonté d’accepter des décisions managériales en se basant sur la confiance. Lorsque ces mêmes psychologues montrent du doigt des managers autoritaires, ils doivent aussi prendre en compte le fait que l’existentialisme est solitaire et sa portée n’est pas sociale.


Prises ensembles, ces considérations suggèrent que la psychologie du management traditionnelle ne peut être rien d’autre qu’une comparaison entre différentes formes d’autoritarismes, c'est-à-dire de systèmes ordonnés d’action érigés sur la base de différentes, mais tout aussi arbitraires, hypothèses de travail définissant ce qui doit être considéré comme vrai. Toute forme d’action a ses principes fondateurs. La psychologie du management est donc l’étude d’idéologies différentes, des raisons de leur adoption et de leurs conséquences.

(d’après R. Spillane)

Par jean etienne joullié - Publié dans : Textes en français - Communauté : Management 2.0
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