Vendredi 2 novembre 2007

Le lecteur de livres de psychologie se retrouve dès les premières pages au milieu d’experts prétendant tout savoir de la notion de personnalité, mais ces mêmes experts ne parviennent pas à se mettre d’accord sur les détails les plus élémentaires. On peut trouver au moins 200 définitions concurrentes du mot personnalité, la plupart d’entres elles si vagues qu’elles en perdent tout valeur.

 

Des définitions qui méritent qu’on s’y attarde, un thème commun émerge : la personnalité se révélerait par l’observation de tendances relativement cohérentes du comportement. Celles-ci sont alors reliées à des traits internes et inobservables qui sont conçus comme exerçant un contrôle sur ces tendances et par là même constitueraient une explication au comportement.

 

De prime abord, ceci semble un point de départ acceptable. Dans la vie de tous les jours, nous semblons en effet pouvoir observer cohérence et régularité dans le comportement de chacun d’entre nous. Mais certaines questions sont alors inévitables : par exemple, si la cohérence du comportement est expliquée par la personnalité, qu’est-ce qui explique l’incohérence ? Le manque de personnalité ? Par ailleurs, tous les types de cohérence sont-ils équivalents en tant que preuves de personnalité ?

 

Commençons par la seconde question. Nous devons remarquer que les psychologues sociaux souhaitent, on comprend pourquoi, attribuer une grande part de la cohérence du comportement à l’endossement de rôles. Si les policiers ont tendance à êtres fermes, directifs et quelque peu brutaux dans leurs relations avec le public, si les responsables des relations publiques sont polis et si les représentants commerciaux optimistes et pleins d’allant, nous ne pouvons pas prétendre avec certitude que ces traits sont le reflet de leur nature fondamentale ou de leur personnalité. Il y a une probabilité égale ou supérieure que ce que nous observons est le signe d’une compétence acquise, c'est-à-dire que ces diverses attitudes ont été adoptées parce qu’elles sont efficaces et permettent d’obtenir les résultats exigés par ces différents rôles que sont les professions listées ci-dessus. La cohérence apparaît car les situations dans lesquelles chaque rôle se joue présentent des similarités spécifiques à chaque rôle. Ceci étant dit, si nous nous accordons à déclarer que nous observons des compétences acquises, nous sommes obligés d’admettre que leur acquisition exige un certain degré d’intelligence et d’adaptabilité de la part des personnes concernées.

 

Une autre catégorie importante de comportement cohérent est celle révélée par les habitudes. Beaucoup de gens ont par exemple l’habitude de prendre leur repas toujours au même restaurant, d’utiliser toujours le même dentifrice ou d’employer certaines expressions populaires. Nous considérons généralement de telles régularités de comportement comme étant simplement des actes intentionnels qui sont devenus plus ou moins automatiques car ils permettent de réaliser des objectifs fixes dans des situations constantes.

 

Les deux catégories de cohérence dans le comportement mentionnées ci-dessus (liées à un rôle ou à une habitude) ne sont pas nécessairement considérées comme indicateurs de traits de personnalité principalement parce que le comportement en question est productif et permet la réussite d’objectifs normaux et compréhensibles. Il est instructif de les contraster avec les situations où le comportement est cohérent mais contre-productif ou inefficace. Si l’attitude du policier traduit constamment faiblesse et indécision, si le responsable des relations publiques est peu aimable et agressif, si le discours du représentant commercial est sinistre et décourageant, alors dans tous les cas le comportement, bien que cohérent, a peu de chances de permettre la réalisation de ce que nous considérons comme des objectifs normaux. Puisque il est inefficace et inapproprié à la situation et à ses circonstances, ce comportement semble donc exiger une explication justifiant l’incapacité à faire preuve des compétences attendues. Il semble exiger que l’on fasse appel aux traits de personnalités.

 

Une troisième catégorie de cohérence dans le comportement est à considérer : celle qui est efficace dans certaines situations mais ne l’est pas dans d’autres. C’est probablement la catégorie la plus grande et puisqu’elle met en œuvre un degré de fixité qui ignore les circonstances et attentes des différentes situations, elle aussi semble exiger une explication en termes de traits de personnalité.

 

A ce stade il est utile de formuler une réserve. Les individus qui n’ont pas connaissance du bon comportement à adopter dans une situation particulière (ceux par exemple qui sont plongés dans une culture qu’ils ne connaissent pas encore) peuvent se comporter de manière inappropriée mais d’une façon qu’ils estiment correcte car cohérente avec ce qui est efficace ou attendu dans le contexte culturel dont ils sont issus. Dans ce cas précis, leur incapacité à se conduire correctement est due à l’ignorance et pas à un trait de personnalité. Ou du moins devons nous le supposer jusqu’au moment où il peut être prouvé que ces personnes sont incapables de s’adapter au nouveau contexte culturel même après en avoir été informé de ses subtilités. Cette réserve s’étend rétroactivement aux personnes incarnant un rôle comme le policier, le responsable des relations publiques ou le représentant commercial cités ci-dessus tant qu’ils ignorent ce qu’il faut faire pour réaliser les objectifs implicites à leur rôle.

 

Nous allons maintenant extraire les points essentiels de ce qui vient d’être discuté des relations entre cohérence de comportement dans diverses situations et les explications qui peuvent être fournies en termes de traits de personnalité :

1.    Une simple cohérence dans le comportement n’est pas une condition suffisante pour inférer l’existence de traits de personnalité. Une cohérence de comportement ne nécessite pas une telle inférence car dans le cas de rôles et d’habitudes, les cohérences sont explicables en tant que moyens efficaces et rationnels permettant la réalisation d’objectifs. Elles peuvent être considérées comme des compétences acquises.

 
2.  Lorsque les individus ignorent le comportement qui serait approprié dans une situation donnée, un comportement inapproprié de leur part n’est pas une condition suffisante pour en déduire l’existence de traits de personnalité.

 

 
3.   Les conditions sous lesquelles une explication en termes de traits de personnalité peut être nécessaire sont donc :

 
a. Le comportement doit être cohérent dans des situations dans lesquelles il est toujours ou parfois inapproprié ;
 
b. Les cas où le comportement est inapproprié ne doivent pas résulter d’une ignorance de la part des individus concernés, c'est-à-dire qu’ils doivent avoir eu l’opportunité d’adapter leur comportement aux circonstances.

 
4. Il suit de (1), (2) et (3) ci-dessus que le seul comportement qui semble nécessiter une explication en termes de personnalité est celui qui traduit un manque d’adaptabilité. Ceci est cohérent avec le caractère stable des traits de personnalité.


Puisque l’adaptabilité et la capacité d’acquérir des compétences sont très proches de la notion d’intelligence (strictement identique en fait d’après la définition du dictionnaire), la personnalité est donc par définition négativement corr
élée à l’intelligence.

En d’autres termes, les traits de personnalité, quoiqu’ils puissent être, réduisent la flexibilité de notre comportement et nous rendent incapables d’agir intelligemment et de manière adaptée aux circonstances!

Bien que la logique du raisonnement détaillé ci-dessus apparaisse solide et strictement en accord avec la pratique des psychologues qui ont tendance à attribuer les aberrations du comportement (comme les maladies mentales) à des caractéristiques de la personnalité, nous n’essayerons pas de convaincre les psychologues de la personnalité de sa validité, par crainte d’aller au devant d’une déception certaine. Les psychologues peuvent en effet simplement refuser l’interprétation de la personnalité basée sur la cohérence du comportement et préférer une explication suivant laquelle quoique fasse une personne, de manière cohérente ou non, efficace ou non, intelligente ou non, est significatif de sa personnalité. Cette définition ne mène nulle part et lorsqu’elle est combinée avec les tentatives, omniprésentes, d’expliquer le comportement par référence à des traits de personnalité, on ne peut que réprimer un soupir de désespoir.

 (d'après R. Spillane)

Par jean etienne joullié - Publié dans : Textes en français - Communauté : Management 2.0
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