Mardi 18 septembre 2007

‘Nous ne savons rien de la motivation.
Tout ce que nous pouvons faire, c’est écrire des livres sur ce sujet.’
Peter Drucker

Il doit y avoir quelque chose de particulier à l’étude sociologique des motivations qui fait que les adeptes de cette discipline se sentent obligés de vouloir expliquer, non pas simplement quelque aspect, mais absolument tout de la nature humaine. Ce penchant à poursuivre des ambitions grandioses rend leur tâche extrêmement difficile et les empêche finalement de parvenir à quelque résultat utile. Ceci est visible à leur tendance à vouloir utiliser les quelques données existantes sur les motivations individuelles pour expliquer des aspects particuliers de la société. Les théories de David McClelland sont le meilleur exemple de ces tentatives – j'y reviendrai dans un futur post.


Abraham Maslow est sans doute l’un des auteurs les plus connus parmi ceux ayant écrit sur la motivation et son nom est devenu une sorte d’icône dans le monde du management. La petite histoire veut que Maslow ait imaginé sa fameuse hiérarchie des besoins sans se prendre trop au sérieux et fut assez surpris de la gravité avec laquelle son idée fut accueillie.[i] Il fut apparemment ennuyé de voir ses conjectures acceptées si facilement comme vraies et exposées comme exemple de connaissance érudite des ressorts de la motivation humaine. « Je suis un peu inquiet de voir ces propositions que je considère comme hypothétiques gobées avec enthousiasme par tous ces gens qui devraient être plus circonspects, comme je le suis moi-même. »[ii]


Le succès de la hiérarchie des besoins de Maslow est en effet visible à la diversité des champs auxquels elle est appliquée, particulièrement dans les domaines de la psychologie du management et du comportement des organisations.


Exposer les grandes lignes de la théorie de Maslow est tâche facile. Plutôt que de proposer une multiplicité de motivations indépendantes, Maslow (1954) présente des catégories de motivations reliées entres elles par une hiérarchie de dominance. Ceci signifie que la personne reste sous le contrôle des motivations de niveau inférieur jusqu’au moment où l’objet de la motivation est atteint ou que la satisfaction est assurée. Dès que ceci se produit, la personne devient alors sujette à la motivation de niveau immédiatement supérieur. Quand, et seulement quand, cette motivation est satisfaite, la motivation de niveau supérieur s’applique et ainsi de suite. Une motivation d’un niveau inférieur garde cependant précédence sur celle du niveau supérieur. Le niveau le plus élevé, qui n’opère que lorsque toutes les autres motivations sont satisfaites, est appelé ‘besoin de réalisation de soi’. La hiérarchie complète est la suivante :


Niveau 1


Besoins physiologiques
, tels que la faim, la soif, le sexe, le sommeil, le repos et l’intégrité corporelle. Tous ces besoins doivent être satisfaits avant qu’entre en jeu les…


Niveau 2


Besoins de sécurité
, besoins en un monde prévisible et ordonné, sans danger, fiable, juste et cohérent. Tant que ces besoins ne sont pas satisfaits, la personne va être occupée à organiser son environnement de façon à obtenir le plus haut degré de sécurité et de protection. Si ces besoins sont satisfaits alors se font sentir les…


Niveau 3


Besoins d’amour et d’appartenance
, qui poussent la personne à rechercher des relations chaleureuses et amicales avec d’autres personnes. Puis vient le tour des…


Niveau 4


Besoins d’estime de soi
, tels que les désirs de force, de réalisation, de maîtrise de soi, de compétence, de confiance, d’indépendance, de liberté, de réputation et de prestige. Et enfin c’est au tour des…


Niveau 5


Besoins de réalisation de soi
, qui demandent l’utilisation et l’exploitation pleine et entière de ses talents et capacités. La personne ayant atteint ce niveau est capable de se socialiser sans perdre son intégrité ou son indépendance, c'est-à-dire qu’elle peut se plier aux normes sociales sans que son horizon soit limité par des opportunités qu’elle n’aurait pas pu considérer. Elle peut à l’occasion transcender les prescriptions sociales. Atteindre ce niveau signifie s’être développé au maximum de ses capacités.

 

Lorsque l’on analyse cette théorie il est assez évident que le niveau 1 représente nos vielles amies les pulsions primaires. Les problèmes se posent exactement comme évoqué précédemment et en particulier ce niveau n’évite pas la circularité des descriptions. Prises collectivement, ces besoins visent à expliquer toutes les manœuvres nécessaires au maintient en ordre de marche de l’enveloppe corporelle dans les conditions imposées par son environnement.


Les besoins du niveau 2 (besoins de sécurité) sont généralement d’une nature différente puisqu’ils impliquent que les conditions d’existence puissent être modifiées et sous-entendent des considérations applicables à des interactions avec des autres êtres animés. Ici nous sommes toujours confrontés aux conditions de la survie de la personne, mais l’objectif de la motivation ne peut pas être exprimé si clairement.


Le niveau 3 appartient entièrement au domaine des interactions sociales et son objectif est de nature expérimentale et subjective et ne peut se définir objectivement.


Le niveau 4 ressemble assez fortement à l’effectance de White (1959) mais est il est formulé de manière à rendre la subjectivité du jugement de réalisation suprêmement importante.


Au niveau 5 un changement est apparent : la signification du besoin ou de l’objectif de la motivation ne peut pas être spécifiée de manière complète. La notion en jeu est clairement celle de l’intégrité de l’individu, mais puisque le critère permettant de vérifier cette intégrité n’est pas explicité, l’objectif du besoin ne peut pas être vérifié comme (par exemple) celui du sommeil ou du sexe. Nous ne pouvons pas déduire cette motivation d’un comportement qui mènerait à un objectif clairement identifiable et c’est pourquoi Maslow la considérait comme une motivation de ‘poussée’ ou de croissance provenant du dynamisme de la personne. Cette motivation de ‘poussée’ trouve son origine dans les tendances qu’on les composants physiques d’un individu à fonctionner comme ils sont censés le faire et de se développer au maximum de leurs capacités. Ne pas utiliser ses capacités mène à un sentiment de frustration alors que le faire mène au plaisir ou contentement. Le psychologue Salavatore Maddi (1989) croit que l’individu ne vise pas délibérément la réalisation de soi et par conséquent absout Maslow de toute velléité d’induire la notion d’intention dans son modèle. Maslow décrirait ainsi l’être humain comme ‘programmé’ à se réaliser grâce à sa constitution physiologique exactement comme une graine de tournesol serait ‘programmée’ à germer et à produire une fleur. Les conditions environnementales influeraient sur le résultat final mais chaque personne ne ferait qu’en fin de compte que développer non intentionnellement son potentiel.


Il est évident que cette position n’est pas celle de Maslow. Maddi a raison cependant de faire remarquer qu’il est impossible d’utiliser un système qui mêle des motivations orientées vers des objectifs ou vers des manques à combler avec d’autres motivations ne répondant pas à cette logique. La solution suggérée par Maddi est de considérer toutes les motivations généralisées des théoriciens de la motivation (y compris les besoins de réalisation de soi de Maslow) comme des pulsions organiques et de réserver le terme de ‘motivation’ aux attitudes qui ont un objectif clairement défini. Mais ceci nous renverrait au cas des modèles de type 1 définis dans un post r
écent, où l’utilisation de la notion de motivation est en fait redondante.


Mais Maslow fait face à des problèmes encore plus sérieux que ceux relevés par Maddi. La tendance à la réalisation de soi des êtres humains ne peut pas être placée au même niveau que celle des plants de tournesol. Les tournesols n’ont pas d’intentions comme les êtres humains. Comme on ne peut pas enlever aux hommes et aux femmes la conscience de leurs objectifs (et ce n’était clairement pas l’intention de Maslow), la négation de l’intentionnalité des individus semble bien fragile. Il y a des raisons très fortes, que nous n’explorerons pas ici, pour considérer qu’il est impossible de concevoir sérieusement l’existence du concept d’intention dans un modèle mécanique. La notion de réalisation de potentiels vides d’intentions est applicable aux tournesols, mais l’idée de réalisation de soi n’est applicable qu’aux humains et on ne peut pas prétendre qu’elle est toujours, ou même généralement, recherchée sans intention ou objectif.


Le problème suivant est lié aux conséquences de la hiérarchisation des motivations. Avec cette idée, Maslow a essayé de combler une des lacunes habituelles des modèles basées sur les motivations en spécifiant les relations entre les catégories de motivations mais la manière dont il a procédé l’expose en fait à de sérieuses critiques. Prétendre que si l’on a satisfait à des besoins inférieurs (et seulement à cette condition) on s’attaquera alors nécessairement au niveau supérieur mène à des implications lourdes de sens pour le développement personnel. Par simple déduction, le modèle affirme que ceux qui voient leurs besoins physiologiques et de sécurité satisfaits tout au long de leur vie deviennent inévitablement ceux qui développent leurs potentiels et ceux qui souffrent de longues carences de niveau 1 ou 2 n’auront que très peu d’opportunité de développer leurs niveaux supérieurs. En des termes plus simples, ceux qui ont été élevés dans un luxe relatif deviendront plus créatifs, originaux et auront une personnalité plus intégrée ; ceux qui ont été élevés dans des circonstances moins avantageuses finiront leur vie comme des êtres inférieurs. Ceci est totalement contredit par la réalité. Les exemples contraires viennent trop facilement à l’esprit.


La seconde interrogation provenant des relations de dominance entre les niveaux de motivations concerne le comportement individuel. Le fait est qu’il est visiblement faux de dire que l’on doit obligatoirement répondre à un besoin d’un niveau avant de pouvoir considérer ceux du niveau suivant. Un fugitif n’est pas obligé d’attendre d’avoir mangé et bu avant de d’essayer d’échapper à ses ennemis et ceci même s’il est sur le point de tomber d’inanition. De la même façon, on n’est nullement obligé de se préoccuper de sa sécurité avant de vouloir être aimé ou de se sentir appartenir à un groupe. Le danger amène souvent la propension à aimer, comme par exemple en temps de guerre ou d’épidémie. Les martyres recherchent ce que l’on ne peut appeler (suivant les termes de Maslow) que ‘réalisation de soi’ sous la forme d’une mort certaine.


Le système de Maslow conserve malgré tout une certaine plausibilité, même après ces critiques pourtant fondamentales. Cette plausibilité trouve sa source dans le sentiment que, mis à part dans des circonstances particulières, nous avons en effet tendance à nous préoccuper d’abord de besoins de base avant de consacrer notre attention et notre énergie à la réalisation d’objectifs plus sophistiqués comme les relations amoureuses, la créativité ou le respect de soi. Ou, plus précisément, qu’en règle générale il est rationnel de suivre cet ordre à moins que les circonstances nous dictent une autre conduite.


L’opinion commune à propos de cette hiérarchie des besoins est que nous cherchons à nous émanciper des nécessités ou de nos pulsions primaires, qui sont aussi les besoins les plus répandus. On peut par conséquent présenter la hiérarchie de Maslow comme reflétant ce que la société souhaiterait fournir à ses membres, comme par exemple pouvoir s’émanciper en priorité de leurs besoins physiologiques ; quand ceci est réalisé, la sécurité et la protection seraient la seconde priorité, puis viendraient les besoins d’appartenance et d’amour, etc. D’aucuns peuvent comprendre la hiérarchie de Maslow comme une échelle de valeurs que les individus pourraient choisir de suivre pour organiser leur vie. On peut aussi la voir comme le principe suivant lequel l’organisation sociale devrait chercher à émanciper ses membres des besoins primaires, tout en les laissant libres de poursuivre les besoins plus élevés. Tous les jours nous nous demandons quels sont les choses les plus urgentes à faire, comme par exemple décider des employés qui doivent recevoir une augmentation avant les autres et par conséquent il est naturel que la notion de hiérarchie de besoins nous semble très familière. Il est clair que cette familiarité provient de la manière avec laquelle la présentation de Maslow fait écho avec la notion quotidienne que des besoins sont, en général, plus importants que d’autres et avec la façon dont la société est organisée pour répondre d’abord aux besoins les plus importants des gens.


Ici nous parvenons à ce qui semble être un usage approprié des théories de la motivation. Une théorie capable qu’expliquer le comportement humain devrait être capable d’expliquer la société, puisque la société n’est qu’un nombre d’individus se comportant de manière plus ou moins organisée. Il est par conséquent compréhensible que les sociologues puissent considérer les modèles de motivation humaine pour expliquer la société. Ceci est conforme au principe de réductionnisme qui veut qu’une théorie scientifique puisse s’expliquer par des composantes utilisant les termes d’une science plus fondamentale. Le réductionnisme conçoit les sciences comme une hiérarchie de poupées russes, la psychologie étant d’un niveau plus fondamental que la sociologie, la physiologie étant plus fondamentale que la psychologie, puis viendrait le tour de la chimie, puis de la physique. En fin de compte, toutes les explications scientifiques seraient réductibles à un modèle théorique unique compatible avec la physique des particules.


Essayer d’expliquer les phénomènes sociaux dans les termes d’une théorie psychologique n’est pas seulement un test pour une théorie de la personnalité. C’est un test de congruence entre un modèle de personnalité et un modèle de société ou la moindre incohérence indiquerait une nécessité de modifier l’un ou l’autre. Ce test de cohérence entre la psychologie et la sociologie est en réalité permanent, implicitement ou explicitement.


(d'apr
ès R. Spillane)


[i] La hiérarchie des besoins fur initialement inventée par Épicure (341 – 270 avant JC).

[ii] Maslow (1972:62)

Par jean etienne joullié - Publié dans : Textes en français - Communauté : Management 2.0
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