C’était une promesse que j’avais faite à Chit peu de temps avant notre mariage en Birmanie : puisque la cérémonie de mariage allait se faire
suivant la tradition bouddhiste, je ferai une retraite dans un monastère afin d’en apprendre un peu plus sur cette religion-philosophie. Chit m’avait assuré que sa famille serait ravie et pour ma
part j’aurais la satisfaction de penser que la bénédiction de notre union par un moine bouddhiste serait un peu plus qu’une jolie façade folklorique.
Restait à organiser cette retraite et comme beaucoup de choses en Birmanie, ce fut à la fois très simple et très compliqué. Compliqué car il fallait
que j’obtienne un visa spécial et il fallait bien sûr trouver un monastère acceptant les étrangers (c'est-à-dire le souhaitant et surtout en ayant l’autorisation). Les événements récents ayant
renforcé la paranoïa du régime envers les étrangers et de nombreux moines étant toujours en prison ou leur monastère très étroitement surveillés, les choses ne s’annonçaient pas
bien.
Mais finalement j’ai pu demander et recevoir très facilement le bon visa ; de plus, le monastère ‘Mahasi’ (grand tambour) n’ayant pas pris part
aux manifestations, il était toujours ouvert aux étrangers. Ces deux obstacles levés, le reste a suivi très facilement à la mode Birmane, c'est-à-dire dans une certaine pagaille finalement pas si
désorganisée ou inefficace que cela car joyeuse et bon enfant.
Deux semaines avant le début de ma retraite, Chit et moi passons au monastère pour confirmer mon séjour, sa date de début (21 janvier) ainsi que pour verser la moitié de la ‘donation obligatoire’
minimale, qui correspondait à la valeur d’un petit déjeuner pour l’ensemble des résidents du monastère (estimée à 100 000 kyats, soit environ 55 euros). Une donation plus importante consistait à
offrir le déjeuner, mais la mère de Chit (qui faisait cette donation) ne pouvait se permettre les 280 000 kyats nécessaires (somme correspondant au repas ‘de base’ et qui représente environ 150
euros, une fortune pour les Birmans dont le salaire ne dépasse que rarement les 40 euros par mois). Le concept de ‘donation obligatoire’ est assez étonnant mais nous n’allions pas renoncer pour
si peu.
Nous venons verser le solde deux jours avant et Chit a la bonne idée de vouloir rencontrer le grand moine qui se chargera de mon séjour. Une bonne
idée car lorsque nous parvenons enfin à savoir qui est cette personne et à la trouver dans le monastère, nous lui apprenons la nouvelle de mon arrivée imminente ; les personnes de
l’administration du monastère que nous avions rencontrées à trois reprises n’avaient informé personne. La surprise passée, le sayadaw (professeur) nous indique l’heure de la cérémonie
d’ordination : midi pile le jour de mon arrivée.
Le jour dit, la famille de Chit se préoccupe enfin de ce qu’il faut que je prenne avec moi au monastère. J’avais posé la question au moins 50 fois
les jours précédents mais visiblement ce n’était pas une source d’inquiétude car mes interrogations étaient invariablement répondues par un haussement d’épaules. Le matin venu on me demande donc
tout-à-trac de prendre en tout et pour tout une serviette de toilette, de quoi me raser, une grosse bouteille d’eau et une tasse. Jamais je ne suis parti pour un séjour de 7 jours avec si peu.
Puis la mère de Chit à l’étrange idée de téléphoner au monastère pour tout reconfirmer pour la n-ième fois. On lui dit alors que la cérémonie aura lieu à 14 heures car trois visiteurs coréens
arrivent de Seoul et ne peuvent être au monastère pour midi. Toute la famille de Chit y compris cousins, oncles et tantes se prépare donc, met ses plus beaux vêtements et nous arrivons tous vers
13h30 au monastère.
Consternation : la cérémonie a déjà eu lieu (les Coréens étant arrivés la veille), le grand moine a attendu une heure et est parti faire la
sieste assez mécontent, croyant que j’avais changé d’avis sans prévenir personne. On nous conseille d’attendre une heure, le temps qu’il se réveille. Vers 15h30 comme rien ne se passe (et pour
cause, nous apprendrons ensuite que le sayadaw ne fait pas la sieste mais est parti visiter un autre monastère), un autre moine professeur décide de procéder à la cérémonie. Les choses sérieuses
commencent enfin ; j’étais un peu tendu car je n’avais aucune idée de ce qui allait se passer ; je me demandais si j’allais comprendre ce qu’on allait attendre de moi et cette attente
un peu interminable ne calmait pas ma légère anxiété.
La cérémonie d’ordination
Première étape : on me rase la tête. C’est un moine qui s’en charge avec un rasoir traditionnel et à l’eau froide. Cela prend moins de cinq
minutes et je ne sens presque rien. Avoir la tête complètement nue ne provoque pas de sensation particulière en soi. C’est plutôt lorsque l’on cherche son crâne que l’on est surpris :
celui-ci semble plus petit et surtout n’est pas à l’endroit où on a l’habitude de le trouver (il est un peu plus ‘loin’). Mais le plus étonnant est lorsqu’on se regarde dans un miroir car c’est à
peine si l’on se reconnaît. Un sentiment étrange, un peu perturbant même.
Nous nous installons à même le sol dans une petite pièce, face au professeur qui se tient dans un fauteuil. Je réalise au fur et à mesure du
déroulement des événements et grâce à Chit que je suis fait d’abord novice – c'est-à-dire que la succession de morceaux de phrases que je répète sans comprendre revient, mise bout à bout, à
demander au sayadaw de m’accorder ce statut (ce qu’il fait bien sûr). En tant que novice, je ne fait plus tout à fait partie du commun des mortels car je possède dix ‘dignités’, c'est-à-dire que
je suis censé respecter strictement dix règles de conduite (qui ne me sont pas précisées, ou alors au travers des diverses formulations que j’ai répétées sans en avoir saisi le sens). En tant que
novice, j’ai le crâne rasé, mais je suis encore en habits civils, c'est-à-dire en chemise en en longyi (sorte de sarong) birman. Mon statut de novice étant atteint (ce ne fut pas trop difficile,
mis à part quelques fourmis dans les jambes dues à la position accroupie), je peux donc devenir ‘bekkhu’ (moine).
Je passe tout d’abord dans une pièce attenante où l’on m’explique à l’abri des regards comment revêtir le longyi spécial couleur safran foncé venant
jusqu’au dessus du nombril, ainsi que la toge de la même couleur qui se met par-dessus l’épaule gauche, la droite restant découverte. Si le longyi se noue de manière simple et est tenu par une
ceinture en corde, la toge est simplement posée sur l’épaule et repliée sur elle-même. Ce montage n’est pas stable du tout, surtout avec un tissu neuf amidonné, et la toge glisse et tombe
constamment. La tenue de moine étant en lin très léger et vu qu’il est interdit de porter un caleçon ou autre sous-vêtement, le sentiment d’être tout nu est assez vif ; il disparaît au bout
de quelques heures cependant.
La tenue complète de moine comporte : le longyi, la petite ceinture pour assurer le longyi, la toge, une couverture, un petit carré doublé de
soie brune d’un côté et qui sert de tapis pour méditer et un bol en laque noire brillante suspendu dans un filet, lui-même relié à une sangle en tissu qui permet de suspendre le bol à une épaule.
L’épaule droite doit rester nue mais on peut y poser le carré de méditation et y accrocher le bol. Mis à part le bol, tout est de couleur safran foncé. Certains moines portent la couverture
autour d’eux pour se protéger du froid le matin. Je n’aurais pas ce problème dans la moiteur constante de Yangon.
Ainsi habillé, on m’emmène au hall d’ordination où dix autres moines confirmés n’attendent déjà et la cérémonie débute aussitôt. Le rituel consistant
à répéter sans comprendre des morceaux de phrases immédiatement après le professeur reprend de plus belle ; je suis assis accroupi, parfois les jambes entièrement repliées, les cuisses sur
les mollets et les tibias le long du sol, parfois me tenant en équilibre un peu instable sur les pieds, les mains jointes devant mon visage, les pouces touchant légèrement le nez. Je change de
position suivant les instructions mais dans les deux cas les fourmis se régalent dans les pieds et dans les mollets. À un moment cependant, juste avant le passage crucial de la cérémonie, un
moine me fait me lever et m’éloigner du professeur de quelques mètres. Là, il me lit quelques phrases en anglais écrites sur un panneau que le sayadaw va prononcer et me demande de répéter les
bonnes réponses, afin de s’assurer que je ne commette pas d’impair. Les phrases en question concernent les trois conditions que je dois absolument respecter pour pouvoir prétendre à être moine
ainsi que les quatre règles plus importantes que tout bekkhu doit impérativement suivre. Les conditions sont : 1) je suis un homme libre dégagé de toute obligation de service auprès de qui
que cela soit, 2) je ne cherche pas à fuir un créancier et 3) je ne suis pas recherché pour des crimes ou mauvaises actions. Les règles à respecter sont 1) s’abstenir de tout rapport sexuel tant
que je suis moine, étant bien précisé ‘même avec des animaux’, 2) s’abstenir de prendre la vie de tout animal et surtout ne pas tuer un autre être humain, 3) n’accepter que ce que l’on me donne
et 4) ne prendre aucune drogue (alcool ou autre), sauf en cas de nécessité médicale. Enfreindre une de ces règles me conduirait tout droit à l’enfer bouddhique (monde semblable à l’enfer des
chrétiens) et à une future réincarnation en tant qu’animal rampant (êtres vivants les plus abjects pour les Birmans car étant au contact du sol de tout leur corps, le sol étant considéré comme
impur). Répondre à ces questions n’est pas le plus difficile évidemment mais je ne peux réprimer un fou-rire bref lorsque le sayadaw me précise ‘même avec un animal’ lors de la séquence sur les
rapports sexuels ; lui-même d’ailleurs sourit du coin des lèvres. Un autre impératif sur laquelle le professeur insiste pendant la cérémonie est de ne pas manger après midi.
Enfin au bout d’une bonne heure et demie je suis déclaré ‘bekkhu’ et je comprends alors que je possède désormais un capital de 227 ‘dignités’,
correspondant sans doute à autant de qualités et règles que je suis censé incarner. Je me sens un peu gêné, car je n’en connais que 8 (celles mentionnées ci-dessus) ; de bonne foi, je peux
donc facilement enfreindre les 219 restantes. Malheureusement je n’ai pas loisir de poser des questions car les choses se précipitent tout à coup : il est temps en effet de recevoir les
donations amenées par la famille. Nous passons donc en file (le professeur en tête, ses assistants et les autres moines présents ensuite et moi fermant la marche) devant les parents, cousins et
tantes qui chacun nous remettent une offrande dans notre bol en laque. Tout le monde reçoit la même chose, en l’espèce des savonnettes, du shampoing, des tubes de dentifrices, une brosse à dents,
une petite boîte de lessive et un sachet de sucre cristallisé roux. L’utilité du shampoing et du sucre n’est pas précisée. Dommage.
Alors que je sors du hall d’ordination, un autre moine me fait signe et me conduit dans sa cellule. Il m’invite alors à m’asseoir sur sa natte et
revient avec un petit livre et un lecteur de cassette audio. Avant de mettre le lecteur en route cependant, le moine me propose un verre de coca-cola et prend soin de diffuser un insecticide
autour de nous. Hum hum. À peine fait moine, voila que je participe à l’effraction de deux règles apparemment essentielles : ne pas se nourrir l’après-midi, ne pas tuer d’autres animaux.
J’essaye de faire remarquer ceci, mais mon interlocuteur ne parle pas anglais, je ne parle pas birman et je ne parviens pas à me faire comprendre. J’en déduis qu’il existe quand même une certaine
tolérance dans l’application des règles.
J’écoute la vielle cassette usée et crachotante tout en suivant le texte dans le petit livret ; il s’agit d’explications concernant la méthode
de méditation que le monastère recommande et qui est appelée ‘vipassana’. Bonne nouvelle : tout ceci a l’air assez simple finalement. L’écoute du texte est terminée en 30 minutes et le moine
me fait alors comprendre que c’est fini pour la journée. Je peux alors me retirer dans ma cellule, une pièce d’une dizaine de mètres carrés équipée d’un simple lit-couche en bambou tressé ferme
mais confortable, un petit bureau, une chaise, une natte à même le sol en béton nu, un étendoir pour mettre ma tenue à sécher et une petite salle d’eau-WC. Le tout est rustique mais propre et
fonctionnel. Avant d’aller me coucher et de quitter Chit, elle et moi faisons un petit tour en dehors du monastère. Regards ahuris mais très respectueux des Birmans que nous croisons dans la rue,
certains me rendent pieusement hommage à genoux. L’impression est un peu étrange mais on s’habitue vite à être salué comme une personne très importante ! Finalement nous rentrons dans
l’enceinte du monastère, je dis au revoir à Chit qui désormais me vouvoie et ne peux plus me toucher. Je suis au lit à heures du soir car la journée du moine commence tôt, ainsi que rappelé sur
l’horaire scotché sur le mur au dessus du lit.
Premier jour
À trois heures du matin en effet, trois coups de cloche produisant un son épouvantable me réveillent en sursaut. J’ai l’impression que la cloche est
dans ma chambre tellement le bruit est fort et désagréable. La ‘note’ de la cloche a le timbre atroce et caractéristique de cloche fendue, frappée de toute volée avec un marteau métallique. Trois
heures du matin, c’est le milieu de la nuit, ou presque. Se lever à cette heure est une histoire de fous ; je me retourne sous ma couverture et je me rendors.
À trois heures et demie, c’est un roulement de tambour qui me surprend et encore une fois j’ai le sentiment que le tambour est sous mon lit ; au
bout de peut être une minute, le roulement assourdissant laisse progressivement la place à des coups de plus en plus espacés et de moins en moins forts qui finalement se terminent pas un nouveau
puissant choc sur la cloche fêlée. Sur le coup de quatre heures, nouvelles sonneries de la cloche infernale et cette fois-ci je décide de me lever. J’enroule vaguement longyi et toge autour de
moi et je me traîne au hall de méditation réservé aux étrangers situé près de ma chambre. Le hall est désert et j’allume la veilleuse au dessus du bouddha (interrupteur marqué ‘BUD’ près de la
porte d’entrée, c’est plus pratique) car dehors c’est encore nuit noire.
Je m’assoie position jambes croisées comme le bouddha en face de moi et comme appris la veille, je me concentre sur ma respiration et aux mouvements
correspondant de mon abdomen. Dès qu’une sensation extérieure apparaît, je suis censé en prendre note et revenir aux mouvements de mon abdomen. Un son ? Je le note, puis je reviens à ma
respiration. Une sensation de picotement dans mes jambes : idem. Une pensée, un souvenir, l’esprit qui divague ? Même chose. Une démangeaison : ne pas se gratter, en prendre note,
revenir à sa respiration et attendre que la démangeaison disparaisse (ce qui se produit d’ailleurs la plupart du temps). Si vraiment la douleur devient intenable, avant de changer de position,
prendre note de ce que l’on va faire, de ce que l’on est en train de faire, puis revenir à sa respiration. Il est possible de méditer assis, allongé (mais ce n’est pas recommandé au débutant car
il risque de s’endormir) ou même en marchant et dans ce cas la concentration doit porter sur les trois mouvements de chaque pied (levé du pied, déplacement horizontal, pose du pied). L’agenda du
méditant (appelé ‘yogi’ dans les textes et instructions) est d’ailleurs clair : les heures paires (4h, 6h 8h etc.) : méditation ‘en groupe’ dans le hall ; heures impaires :
méditation en marchant. Ce rythme s’applique toute la journée, de 4 heures du matin à 11 heures du soir et l’alternance est recommandée car sinon ‘le yogi devient paresseux’ ; les seuls
moments où la méditation s’interrompt sont un peu avant 6 heures le matin pour le petit-déjeuner et de 9 heures à 11 heures pour le repas, la toilette et le linge.
Vers 5 heures la position jambes croisées m’est insupportable et changer légèrement l’angle ou la disposition de mes jambes n’y fait rien. Je me lève
et décide d’aller dans la cour (qui ressemble plus à une rue entre les divers immeubles d’ailleurs) pour ma première séance de méditation en marchant. Surprise, il n’y a personne dans la cour,
faiblement éclairée par quelques lampadaires néons, ambiance blafarde typique des nuits en Birmanie. Je tourne en rond lentement devant le bâtiment dans lequel se trouve ma chambre, cherchant de
temps en temps des yeux la cloche infernale (mais ceci n’est pas bon pour la méditation).
Un peu avant cinq heures et demie, quelques ombres apparaissent ici et là et quelques minutes plus tard une file commence à se former devant le hall
d’ordination. Je la rejoins et j’attends de voir ce qui va se passer. À six heures moins le quart précises, alors que le jour commence à se deviner, un roulement de caisse claire se fait
entendre. Lorsqu’il se termine, la file se met lentement en branle. Nous passons devant les cuisines et à notre passage les personnes qui visiblement y travaillent se présentent pour s’incliner
profondément ; je ne peux m’empêcher de penser que ce serait plutôt à nous de leur rendre hommage car ils se sont visiblement levés à une heure au moins aussi matinale que la notre pour que
tout soit prêt à temps. Nous pénétrons ensuite dans le restaurant où des tables basses garnies de bols, théières et nourriture nous attendent.
Il s’agit du petit déjeuner que la mère de Chit a offert comme ‘donation’ au monastère et Chit, sachant que j’adore le thé brun au lait sucré à la
mode indo-birmane, a demandé qu’il y en ait, en sus du thé vert léger classique. Les autres matins, ce ‘lépéyé’ sera remplacé par un café au lait sucré absolument infect car ayant ce goût
caractéristique du café bouilli – préparé comme le fameux lépéyé, en fait. Chit et sa famille sont d’ailleurs avec moi pour ce premier petit déjeuner pour prendre des photos dans le restaurant et
au dehors dans la cour, car une inscription sur le tableau d’honneur du monastère et que je n’avais pas remarquée indique en grosses lettres ‘aujourd’hui nous sommes honorés par l’ordination de
j.e. joullié’.
Le petit déjeuner est pris en dix minutes et les moines se dirigent vers le hall de méditation. Pour ma part je retourne dans le hall pour étrangers
(mais je suis le seul dans ce cas ; la raison de la séparation avec les Birmans n’est pas claire). En passant, le jour s’étant levé maintenant tout à fait, j’aperçois la cloche infernale.
Elle se trouve bien juste en face de la fenêtre de ma chambre, de l’autre côté de la ‘rue’. En fait de cloche, il s’agit d’un cylindre en fonte épaisse, fermé à une extrémité, long de deux
mètres, suspendu et fendu de par et d’autre sur une bonne partie de sa longueur par une ouverture régulière de trois centimètres de large. Le marteau avec lequel ce tube est frappé est un simple
tuyau de métal qui ressemble un peu à une matraque. J’ai une envie furieuse de tremper le tout dans de l’air liquide afin que le tube et le marteau se désagrègent en mille morceaux au prochain
usage…
À dix heures, même procédure : une file se forme peu avant dans la cour, un roulement de tambour se fait entendre et nous progressons lentement
vers le restaurant. La nourriture est excellente, variée, avec ou moins 2 plats de viande (porc, agneau ou poulet), parfois du poisson, une soupe, des crudités, des légumes, du riz, une banane
par personne et même une crème glacée au dessert ! Il faut en fait se forcer pour manger car si peu de temps après le petit déjeuner, même léger, et vu l’absence totale d’exercice, l’appétit
n’est pas là. Ceci restera vrai même les autres jours, c'est-à-dire que même lorsque le dernier repas remonte à la veille au matin, je n’ai aucune sensation de faim ni tôt le matin, ni en milieu
de matinée. Le sentiment d’estomac vide n’est sensible que le soir, entre 7h et 8 heures, mais un grand verre d’eau le fait disparaître.
Le fait de manger de la viande apparaît être en contradiction avec la règle interdisant de tuer un être vivant mais mon professeur m’assure que
non ; ce qui importe, d’après lui, c’est de ne pas tuer. Manger un animal déjà mort est tout à fait possible. L’hypocrisie de cette approche me paraît sauter aux yeux, mais pas à ceux du
sayadaw : je lui fait remarque que manger de la viande encourage d’autres personnes à tuer des animaux, mais il ne voit visiblement aucun problème à cela. Mais il insiste : moine ou
pas, tuer des animaux est mal. Logique imparable.
Le reste de la journée se partage entre le hall et la cour avec quelques passages par ma chambre pour me laver ou méditer allongé car la position
assise jambes croisées m’est insupportable. Si je suis capable de la tenir 30 – 40 minutes le matin, cette durée diminue au fur et à mesure de la journée et le soir la gêne est intenable au bout
de cinq minutes ; j’ai même vu mes orteils prendre une drôle de couleur violacée que je n’ai pas voulu voir foncer d’avantage. Il est évident que je m’endors régulièrement en méditant couché
mais vu l’horaire du lever cela me semble normal. Je soupçonne du reste les autres moines d’en faire autant car les quatre heures de sommeil officiel (entre 11 heures du soir et 3 heures du
matin) me semblent bien peu pour rester lucide.
Il est interdit (en théorie là aussi) de se parler entre moines mais je vois de petits groupes se former et si à quelques distance je ne peux jurer
les avoir entendu parler, du moins ai-je vu leur lèvres bouger. Ceci n’empêchera pas un moine, sans doute auto-promu surveillant général, de venir nous rabrouer lors de l’unique visite de Chit,
pourtant à l’heure prévue pour la toilette et la lessive et ne venant donc pas empiéter sur les horaires de méditation.
Le plus étonnant malgré tout est la présence bien visible au sein du monastère d’une boutique proposant des articles pour moines : tenues,
rasoir, livres de prières et sucreries comme fruits de tamarin séchés dont la consommation le soir est autorisée (le goût est assez spécial mais il ne faut pas en abuser sous peine de colique
frénétique. Ces articles sont vendus et j’ai vu de mes yeux vu des moines en acheter, c'est-à-dire enfreindre au vu et au su de tous, dans l’enceinte même du monastère, la règle qui consiste à
n’accepter que ce que l’on vous donne… Par ailleurs, j’ai vu à chaque repas, des moines mettre de la nourriture dans un container en plastique qu’ils emportent avec eux. Ils sont censés la
consommer avant midi mais j’ai quelques doute au vu de leur ventre bien rebondi. Dans un monastère moins important, nous devrions aller mendier notre nourriture dans les rues avoisinantes et la
file indienne que nous formons avant chaque repas fait partie de cette tradition. Mais le monastère où j’ai effectué ma retraite est si connu que les donations affluent tous les jours et les
repas sont tous extrêmement copieux et la nourriture presque raffinée. Ceci explique aussi pourquoi les moines de ce monastère n’ont pas pris part aux manifestations dont il est probable qu’ils
n’aient pas su grand-chose, n’ayant pas besoin de sortir de leur monde un peu fermé.
Les autres jours
La suite de la semaine se déroule suivant cet agenda apparemment immuable, sauf les jours de pleine lune (et il y en eu un au cours de mon séjour) à
l’occasion duquel une cérémonie particulière est organisée dans le hall d’honneur (celui qui a servi à mon ordination). Tous les moines sont rassemblés pour une récitation commune de 30 minutes à
la fin de laquelle on nous sert un mélange de crème fraîche et de miel dans une petite coupe métallique. Sinon les jours se suivent et se ressemblent strictement et d’ailleurs l’agenda ne porte
aucune mention du jour de la semaine. Pas de lundi, pas de samedi ni de dimanche ni de vacances ; 17 heures de méditation quotidiennes sans relâche. J’apprends de la bouche de mon voisin de
table que peu de temps avant mon arrivé est reparti un occidental de mon âge qui venait de faire un séjour de près de un an ! Sans doute à faire strictement la même chose tous les jours la
notion du temps disparaît.
Je médite sérieusement même si je dors beaucoup dans la journée et je vais au lit vers 8 heures. Il est rapidement apparent que le métabolisme
ralenti nettement du fait de l’absence quasi-totale d’exercice, de la méditation et de la prise réduite de nourriture. Au quatrième jour je mesure mon rythme cardiaque à l’aide de ma
montre : je suis à 50 – 55 battements par minute ce qui me semble un record me connaissant. J’essaye de retenir ma respiration : les deux minutes 15 secondes sont atteintes au premier
coup, sans forcer et sans les avoir fait précéder d’une séance d’hyper ventilation.
Au bout 40 minutes de méditation allongée (ou assise, le matin), le corps semble se changer en pierre, devient très lourd, s’enfoncer dans le sol (ou
le lit, le cas échéant), flotter ou être doucement bercé, des lumières apparaissent même les yeux fermés. D’après mon professeur, ces sensations sont normales et sont les signes de niveaux de
concentration de plus en plus élevés. Je suis donc sur le chemin menant au ‘nibbana’ (ou encore ‘nirvana’), objectif de la méditation bouddhique. Si la méditation en marchant fait faire un peu
d’exercice, je trouve que l’on est trop facilement distrait en se déplaçant pour pouvoir se concentrer efficacement (certains ne jurent que par cette technique cependant). Les sensations que
j’évoquais apparaissent plus ou moins rapidement, mais en moyenne la durée de concentration nécessaire diminue au cours de la semaine ; elles ne sont pas désagréables et sont même source de
satisfaction mais là encore il ne faut pas tomber dans le piège consistant à les entretenir : il faut en prendre bonne note, et revenir aussitôt à sa respiration et son abdomen. C‘est sans
doute ce point que je ne suis pas parvenu à surmonter car je n’ai pas été plus loin malheureusement.
Car le nirvana, que je croyais accessible uniquement après la mort, est en fait un état de relaxation absolue que les personnes entraînées peuvent
atteindre en quelques minutes, parfois même secondes. D’après les explications du livret et du sayadaw, je comprends que c’est un état de détachement total des sensations corporelles et
intellectuelles, un peu comme le sommeil mais éveillé, une conscience d’être inconscient, en quelque sorte. En tout cas, il me semble bien que tout l’exercice de la méditation consiste en une
autohypnose progressive dont l’objectif final a toutes les apparences d’un état de relaxation hypnotique.
Je lis aussi divers livres que mon sayadaw me remet ce qui me permet d’en apprendre un peu plus sur les origines et le ‘message’ bouddhique en
général. Même si le bouddhisme s’apparente plus à une philosophie qu’à une religion puisque toute notion de divinité est absente, son ambition d’être un système d’explication du monde et de guide
de vie lui donne en fin de compte beaucoup des apparences d’une théologie. Le bouddhisme affirme ainsi l’existence d’un enfer, de créatures ayant des pouvoirs surnaturels (si ce n’est
aujourd’hui, au moins du temps de Godama Bouddha, c'est-à-dire il y a 2500 ans), d’une vie après la vie (le cycle de réincarnation) mais sans continuité de conscience (c'est-à-dire que dans les
vies futures nous n’aurons pas conscience de nos vies passées). Comme les religions du livre, le bouddhisme fait la distinction entre corps et esprit, c'est-à-dire entre le matériel et
l’immatériel ; comme le christianisme, le bouddhisme affirme qu’il faut suivre des préceptes moraux finalement assez classiques et presque chrétiens : être compassionnel et généreux,
être tolérant, etc. Ne supposant pas la présence d’une divinité, le bouddhisme ne cherche pas à imposer une morale divine ; il cherche à justifier les valeurs
dont il fait la promotion par référence à des lois universelles ne dépendant pas de l’existence de l’homme sur terre et notamment via celle de la relation de cause à effet
à laquelle une importante particulière est accordée.
En fin de compte, le bouddhisme présente beaucoup des contradictions et failles logiques que le christianisme (et qui sont présentes dans les autres
religions que je connais un peu). Par exemple :
1) le dualisme matériel – immatériel est intenable logiquement car par la définition même du terme, quelque chose d’immatériel (par exemple l’esprit)
ne peut rentrer en contact avec, ni encore moins être contenu par, quelque chose de matériel (le corps par exemple). L’esprit est donc nécessairement matériel et donc mortel. Donc pas de vie
future ni de réincarnation.
2) Hume, puis Kant (qui voulait pourtant réfuter cette thèse) ont établi assez clairement que le monde ne connaît ni cause ni effet ; c’est bien
l’homme qui simplifie le monde en nommant un événement ‘cause’ et un autre ‘effet’. Ainsi, si en mécanique newtonienne la pomme tombe de l’arbre à cause de la gravitation, la mécanique
quantique cherche à expliquer la gravitation par d’autres lois plus élémentaires. Le dernier projet du CERN qui doit démarrer dans quelques mois vise justement a comprendre les origines de cette
force. Lorsque celle-ci sera connue, elle deviendra la nouvelle cause de la chute de la pomme… pour quelques temps seulement, avant qu’une autre force encore plus élémentaire soit découverte et
ainsi de suite. Nous n’expliquons jamais le monde, nous ne faisons que le décrire de manière de plus en plus fine mais cette quête ne finira jamais. Utiliser la notion de cause et d’effet comme
loi universelle pour expliquer le monde indépendamment de l’homme revient en quelque sorte à vouloir se soulever du sol en se tirant pas les cheveux.
3) Il est bien connu que le bouddhisme insiste sur le fait que les passions sont sources de souffrances et doivent être combattues. Que les passions
puissent faire souffrir (et généralement le font), la cause est entendue. Mais sans passion, que reste-t-il de la vie ? Une très longue méditation sans doute.
4) Enfin, être généreux et compassionnel, ne pas rechercher la richesse matérielle et ne pas vouloir dominer les autres est sans doute bon pour la
morale et pour ses proches, mais apparaît comme une recette pour un suicide plus ou moins direct, puisque cette attitude rend celui qui la pratique victime de ceux qui ne la pratiquent pas
(Machiavel). Quant à une récompense dans une vie future… voir le premier point ci-dessus.
Bien sûr, on pourra me reprocher qu’il ne faut pas critiquer une religion en faisant exercice de logique car celle-ci ne s’applique qu’au monde
parfait de Platon, celui des formes et des symboles. Sans doute ; le problème cependant est que Bouddha lui-même dans des sermons fait largement appel à la logique pour convaincre ses
disciples. On peut donc s’estimer fonder à utiliser cette même logique pour remettre en question les dits sermons.
Le bouddhisme a au moins un enseignement que je trouve très intéressant. Buddha dit : il ne faut pas dire ‘je pense’ en pensant que c’est le
‘je’ qui ‘pense’ car c’est au contraire le ‘penser’ qui crée le ‘je’. Cette idée sera reprise par Schopenhauer (qui s’était énormément intéressé au bouddhisme) puis par Nietzsche et me semble
pour ma part une évidence. Soit dit en passant, cette réflexion réduit le fameux ‘cogito’ de Descartes à un simple artifice de langage, c'est-à-dire à pas grand-chose. Buddha va plus loin
cependant et affirme que s’il n’y a pas de ‘je’ préexistant, il n’y a en fait pas de soi ni d’ego ni de personnalité – qu’en fait nous sommes tous l’expression d’une force unique qu’il nous faut
rejoindre via la méditation. Le nirvana est justement cet état de fusion avec l’Unique, l’essence humaine (la ‘volonté’ de Schopenhauer).
L’absence de divinité source de valeur présente aussi l’avantage de ne pas nier toute valeur à la vie terrestre et par ailleurs la Terre est
présentée comme l’unique cadre de vie des êtres humains. Ceci est un changement bienvenu par rapport au christianisme qui en transférant toute valeur à l’au-delà nie par rebond toute valeur à la vie
terrestre, ce qui rend sa recommandation de ne pas rechercher les plaisirs matériels sans doute cohérente, mais selon moi cela consiste surtout à nier la vie – pas simplement sa valeur, mais son
but même. D’où sans doute le fait que pour les Chrétiens le suicide est le pêché ultime car il est pourtant une des conséquences logique de son enseignement, tout en étant contraire à l’édification d’une société et à l’extension de la ‘bonne parole’. Le bouddhisme n’a
pas ce problème car il ne vie pas la valeur de la vie terrestre, seulement des passions.
Pour conclure cette partie un peu philosophique, je dirais que de par le monde et en France comme en Birmanie, les hommes croient les choses pour
trois raisons et trois raisons seulement : 1) données fournies par les sens, 2) raisonnement logique à partir de celles-ci et 3) par foi, c'est-à-dire en l’absence totale de signes
perceptibles et le plus souvent contrairement à la logique. J’essaye de m’en tenir pour ma part strictement au deux premières raisons mais je dois constater que beaucoup s’en remettent à la
troisième.
Le dernier jour
Le septième jour arrive et je n’en suis pas fâché car je commence à trouver le temps un peu long. Mis à part fameux état de ‘nirvana’ que je n’ai pas
atteint, j’ai l’impression d’avoir fait le tour de la question. Les manuels de méditation assurent qu’une personne totalement débutante peut parvenir au nirvana en moyenne au bout de 15 à 20
jours de méditation à plein temps et donc je n’ai pas à rougir de mon manque de succès. Bouddha a mis lui-même 6 ans avant d’atteindre sa première illumination (mais sans doute ne méditait-il pas
à plein temps).
Avant de pouvoir quitter le monastère et de pouvoir revenir à la vie civile, je dois quitter suivant une procédure assez stricte mon statut de moine.
Pour cela il faut d’abord que je redevienne un novice, puis un homme ‘normal’. Le sayadaw me fait donc de nouveau répéter des morceaux de phrases et je perds tout à coup mes 227 dignités pour ne
plus en avoir aucune (cela ne fait pas mal, je vous rassure). Il me rétablit ensuite en tant que novice, puis la même technique est répétée : je perds mes dix dignités après avoir prononcé
les bonnes formules et avoir reçu les bénédictions idoines. Cependant, comme j’ai bien médité, le sayadaw m’en réattribue cinq afin que je puisse mener une vie civile respectable.
Ouf !
Il est temps de dire au revoir à tous ceux qui m’on aidé pendant mon séjour. En guise de remerciement, j’offre au sayadaw les donations du premier
jour que je n’ai pas utilisées ainsi que ma tenue complète de moine, sauf le bol que je garde en souvenir. Je voulais tout garder mais d’après Chit donner la tenue est d’usage. Heureusement,
c’est taille unique.
De retour chez les parents de Chit je comprends que j’ai mis dans le mille et qu’ils ont été très touchés de mon geste et de l’engagement qu’il
représente. Chit ne pourra plus leur faire croire que je suis un affreux méchant égoïste ! Bien joué, non ? De mon côté je suis ravi de l’expérience (mais que je ne recommencerai pas
car ce ne fut pas drôle de ne pas voir Chit et Yuwati alors que je n’étais qu’à trois ou quatre kilomètres d’elles), j’ai perdu quatre kilos s’en m’en rendre compte, je vais faire des économies
de coiffeur pour les semaines à venir et j’ai appris beaucoup de choses sur le bouddhisme. La coupe de cheveux en valait largement la peine. Et le fameux visa ? On ne m’a jamais demandé mon
passeport…